23/10/2019

Le Singe et le Chat

Jean de La Fontaine

 

 

 

Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat,

Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.

D’animaux malfaisants c’était un très bon plat :

Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.

Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,

L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :

Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,

Était moins attentif aux souris qu’au fromage.

Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons

Regardaient rôtir des marrons.

Les escroquer était une très bonne affaire :

Nos galants y voyaient double profit à faire ;

Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.

Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui

Que tu fasses un coup de maître ;

 

Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître

Propre à tirer marrons du feu,

Certes, marrons verraient beau jeu.

Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte,

D’une manière délicate,

Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ;

Puis les reporte à plusieurs fois ;

Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque :

Et ce pendant Bertrand les croque.

Une servante vient : adieu mes gens. Raton

N’était pas content, ce dit-on.

 

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes

Qui, flattés d’un pareil emploi,

Vont s’échauder en des provinces

Pour le profit de quelque roi.